B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  Q  V  I  L  I  A
Source: De Stassart, G. (1816). Promenade à Tervueren. Bruxelles: Chez Adolphe Stapleaux, Libraire.
Transcription: Yannick Anné (11 februari 2018). Alle rechten voorbehouden.
Copie numérique: Google Books.

PROMENADE
A
TERVUEREN,

Par M.r le Baron de Stassart
CHAMBELLAN DE S. M. L’EMPEREUR D’AUTRICHE, ANCIEN PRÉFET DE VAUCLUSE ET DES BOUCHES DE LA MEUSE.

A BRUXELLES
CHEZ ADOLPHE STAPLEAUX, LIBRAIRE,
Imprimeur de S. M. le Roi des Pays-Bas, et de S. A. R. le Prince d’Orange.
1816

PROMENADE
A
TERVUEREN.[1]


J’ai fait plus d’une fois l’éloge de ces douces illusions qui servent à nous consoler des peines réelles de la vie; mais de toutes ces illusions, je n’en connais point de plus séduisantes que celles dont nous fait jouir l’aspect des lieux qu’ont habité les hommes célèbres. On s’y croit, pour ainsi dire, en leur présence; on se trouve admis dans leur société intime; on converse avec eux, et l’on ne sort jamais de ces entretiens platoniques sans avoir plus d’élévation dans l’âme et de vigueur dans l’esprit. [p. 4]

J’ai vu Montbard[2], Ferney[3], Sans-Souci[4], St. Gratien[5] et l’humble asile qui fut le berceau de l’éloquent panégyriste de Turenne[6].

Je conserve le plus tendre souvenir des heures délicieuses que j’ai passées dans ces sanctuaires de la science, du génie, de l’héroïsme, de la philosophie et de l’éloquence religieuse.

J’ai toujours fait, je l’avoue, profession d’aimer la gloire, et lorsqu’elle est unie à la bonté, elle devient un véritable objet de culte pour moi.

Dès mes plus jeunes années, j’avais sous les yeux, dans la maison paternelle, le portrait du prince Charles de Lorraine dont le nom, qui n’est pas sans éclat dans les annales militaires, rappelle aux Belges les vertus les plus touchantes et les plus grands bienfaits. [p. 5]

Depuis long-tems j’avais le projet de visiter, non pas le château, puisqu’il en reste à peine des vestiges, mais le Parc de Tervueren où ce bon prince, pour se distraire des soins et des soucis inséparables du pouvoir, venait goûter les charmes de l’amitié et se livrer à des méditations qui avaient pour but le bonheur des peuples. – En songeant aux futures destinées de Tervueren que la reconnaissance nationale vient de consacrer à un héros, déjà si cher à ma patrie[7], je sentis le désir d’entreprendre, sur-le-champ, ce pélerinage qui me promettait des jouissances si pures. Je l’effectuai le 17 janvier.

Après avoir fait quelques pas dans le Parc, j’aperçus un vieillard dont l’extérieur simple, mais décent, annonçait l’aisance de la médiocrité plutôt que les recherches du luxe. Il était assis sur un tronc d’arbre, un livre à la main.

La vieillesse, lorsqu’elle ne porte pas l’empreinte de la décrépitude et des infirmités, nous attire vers elle par une sorte de charme mélancolique dont il est difficile de se rendre compte à soi-même.

J’étais près du respectable octogénaire, lorsqu’il me remarqua. Il se lève aussitôt, ferme son livre et me salue. – « Vous paraissez, lui dis-je, occupé d’une lecture intéressante. » – « Ah ! monsieur, me répondit-il, c’est pour la quarantième fois que je [p. 6] lisais cet ouvrage et, pour rien au monde, je ne manquerais au vœu que j’ai fait de le relire chaque année à pareil jour. C’est le recueil[8] des pièces auxquelles l’inauguration de la statue de notre bon prince Charles de Lorraine a donné naissance. J’ai été temoin de cette scène patriotique qui eut lieu le 17 janvier 1775. Quel concours de peuple ! Toute la Belgique était, pour ainsi dire, réunie sur un seul point. Nos cœurs prêtaient la vie et le mouvement aux traits chéris que nous retraçait le bronze inanimé. C’était à qui lui adresserait l’expression touchante de son amour; que des larmes, non des larmes amères que les fêtes des rois font trop souvent couler, mais de ces douces larmes du sentiment, arrosèrent la statue[9]! Combien j’étais heureux, moi, le compagnon d’armes du Héros ! moi, qui m’applaudissais d’avoir, dans les plaines de la Silésie, sauvé les jours d’un prince si digne des hommages de tous les citoyens ! moi qui avais reçu, de ses mains reconnaissantes, cette épée du commandement qu’une naissance obscure ne permettait guère, autrefois, d’ambitionner ! Des blessures, dont les suites malheureuses m’empêchèrent de poursuivre la carrière des armes, me réduisirent au plus affreux [p. 7] état de gêne…. je n’avais plus d’avenir, et, dans ma douleur, je maudissais le sort qui semblait ne m’avoir tiré de la classe à laquelle j’appartenais, que pour me faire éprouver des regrets plus vifs, et m’imposer des privations plus cruelles. Le prince Charles est informé de mes malheurs, il vole à mon secours: j’obtiens une pension considérable, et bientôt un emploi, qui convenait à mes goûts, me met à même d’être encore utile à mon pays. Epoux d’une femme qui méritait toute mon affection, je m’établis dans le bourg de Tervueren, afin de pouvoir plus souvent contempler mon bienfaiteur. Hélas, depuis plus de trente-cinq ans[10], je suis privé de cette satisfaction inappréciable. Son image nous restait….. les méchans, aux jours du désordre et du crime, l’on fait disparaître. J’ai vu renverser cette statue[11], objet d’un culte national et qui devait être, en quelque sorte, une leçon toujours existante pour les princes, en les avertissant de la gloire si solide et si flatteuse attachée aux vertus pacifiques. Que ne puis-je, avant de fermer les yeux, mon cher Monsieur, revoir sur cette Place Royale de Bruxelles, aujourd’hui désenchantée, le précieux ornement qu’elle a perdu. – Bon vieillard, calmez vos regrets…… la statue du Prince Charles ne tardera point à renaître; les Belges ne souffriront pas qu’on les accuse d’ingratitude. Ils s’empresseront de rétablir ce glorieux monument de la reconnaissance de leurs pères, et ce sera, pour le nouveau [p. 8] Souverain, un gage de sentimens qui doivent être, un jour le prix de sa sollicitude paternelle.

Le patriarche de Tervueren me serra la main avec une joie inexprimable, et il m’emmena dans son heureuse habitation où je fis, au sein d’une famille de l’âge d’or, un repas champêtre qui me parut délicieux.

J’ai voulu faire participer mes lecteurs aux plaisirs de cette journée dont le souvenir restera gravé dans ma mémoire. Puissent mes vœux, puissent les vœux du vieillard de Tervueren et de toute la Belgique être bientôt exaucés ! Le bon prince Charles de Lorraine n’a-t-il donc pas, aussi bien qu’Henri IV, des droits à un acte expiatoire? C’est une dette que les Belges sont jaloux d’acquitter. Déjà le tribut de chacun est prêt; on n’attend que la désignation des lieux où les offrandes doivent se déposer.

FIN.


[1] Nous avons cru faire une chose agréable au public en réimprimant cet opuscule qui a déjà paru dans un de nos journaux; il est fait pour intéresser les Belges en leur rappelant les vertus d’un prince qui fut l’idole de leurs pères.

[2] C’est au château de Montbard, en Bourgogne, que l’éloquent historien de la nature, Buffon, vit le jour, le 7 septembre 1707.

[3] Retraite philosophique de Voltaire, située à une lieue de Genève.

[4] Maison royale près de Postdam; elle doit son nom et sa célébrité à Frédéric-le-Grand.

[5] Maison de campagne à quelques lieues de Paris. C’est là que le maréchal de Catinat cherchait à se consoler des injustices de la cour par culture des lettres et de la philosophie.

[6] Esprit Fléchier, évêque de Nîmes, qui naquit à Pernes, petite ville du comtat vénaissin, le premier juin 1632.

[7] On sait qu’en vertu d’une décision des Etats-généraux, confirmée par Sa Majesté, Tervueren appartient aujourd’hui à S. A. R., le Prince d’Orange.

[8] Volume in-8°, chez de Boubers, à Bruxelles, 1776. Les pièces de vers qu’il renferme prouvent plus en faveur du patriotisme que du talent de leurs auteurs; mais on y trouve un précis historique fort intéressant et un discours remarquable par de belles images, d’heureuses pensées et ce cachet piquant d’originalité que M. le comte de Saint-Genois imprime à toutes ses productions.

[9] Cette statue, coulée à Manheim, était l’ouvrage de M. Verscheffelt, artiste habile qui a beaucoup travaillé pour l’électeur Palatin Charles-Théodore; il était né Belge, ou du moins originaire de nos provinces.

[10] Le prince Charles-Alexandre de Lorraine, gouverneur-général des Pays-Bas autrichiens, est mort à Bruxelles, le 4 juillet 1780, la même année que Marie-Thérèse.

[11] Elle a été brisée, en 1794, par les satellites de Robespierre.

Print Friendly, PDF & Email