B  I  B  L  I  O  T  H  E  C  A    A  Q  V  I  L  I  A
Source: Anonyme (1831). Observations adressées à MM. les Comtes de Celles et Vilain XIIII. sur leurs discours prononcés à l’occasion de la déclaration d’indépendance de la Belgique, sur les circonstances qui ont précédé cet acte, et sur ses suites. Aix-la-Chapelle: J.-J. Beaufort.
Transcription: Yannick Anné (17 février 2018). Tous droits réservés.
Copie numérique: Google Books.

OBSERVATIONS
ADRESSÉES
A MM. LES COMTES DE CELLES
ET
VILAIN XIIII.

SUR LEURS DISCOURS PRONONCÉS A L’OCCASION DE
LA DÉCLARATION D’INDÉPENDANCE DE LA BEL-
GIQUE, SUR LES CIRCONSTANCES QUI ONT PRÉ-
CÉDÉ CET ACTE, ET SUR SES SUITES.

PAR

DES CITOYENS PROPRIÉTAIRES, INDUSTRIELS
ET COMMERÇANS BELGES.

AIX-LA-CHAPELLE,
de l’Imprimerie de J.-J. Beaufort.
1831.

OBSERVATIONS
ADDRESSÉES
A MM. LES COMTES DE CELLES ET VILAIN XIIII.

Vous venez d’obtenir, Messieurs, par la déclaration d’indépendance des provinces meridionales du royaume, le premier résultat de la longue trâme que vous et vos amis avez ourdie contre l’organisation sociale que les Pays-Bas avaient reçue en 1815.

Ce coup-d’état nous touchant de fort près, vous ne trouverez, sans doute, pas déplacé qu’avant que vous passiez outre, nous vous soumettions les observations qu’il nous a suggérées. Elles seront graves comme l’événement qui les a fait naître et comme les conséquences qu’il entraînera.

Quoique ces observations s’appliquent à tous ceux qui on poussé notre pays au suicide, nous vous les adressons de préférence, parceque les discours que vous avez prononcés dans la mémorable séance de votre assemblée du 18 du courant, nous paraissent plus particulièrement susceptibles de remarques.

Il serait par trop présomptueux de notre part, de croire que notre faible voix puisse vous faire changer de marche, ou vous arrêter dans la carrière où vous vous êtes hasardés : nous savons qu’en révolutions, on ne s’arrête jamais à mi-chemin ; mais il nous paraît important de rétablir les faits que, pour justifier votre entreprise, vous avez dénaturés ; et de définir, d’une manière claire et précise, la responsabilité que vous avez contractée en vous chargeant si officieusement du soin de notre régénération politique ; responsabilité que nous sommes fermement déterminés à invoquer, quand la liberté dont vous voulez bien nous gratifier, n’aura plus pour défenseurs et pour interprêtes la populace, que vous avez armée, et les milliers d’aventuriers, que vous avez appelés pour nous tenir garottés et vous servir de gardes-du-corps.

Tout ce qui arrive devant avoir sa cause, il importe que celles des événemens dont la Belgique est, depuis quelques mois, le théâtre, soient mises en évidence ; c’est ce dont nous allons d’abord nous occuper.

Dans votre discours que nous venons de mentionner, Monsieur le Comte de Celles, vous dites : » L’Europe doit savoir que ce n’est pas nous qui avons manqué au contrat : c’est le préposé des puissances qui a rompu le pacte. C’est à ce préposé que les puissances avaient confié le royaume créé, par elles, comme avant-mur contre la France ; il ne s’est pas conformé aux conditions qu’elles lui avaient faites, et, par son aveugle conduite, il a rendu impossible l’existence du royaume. C’est lui qui a violé tous les traités et qui nous a poussés dans la révolution. »

Nous laisserions la royauté se défendre elle-même contre vos accusations, si tout l’avenir de notre pays ne se trouvait pas violemment compromis par la lutte que vous avez engagée contre elle ; mais fortement intéressés, à ce titre aux débats, nous devons vous déclarer, Monsieur le Comte, qu’il y a autant de calomnies que vous avez articulé de reproches dans le paragraphe que nous venons de citer. Vous trouverez le mot calomnies peut-être un peu dur ; nous aurions pourtant pu nous servir, sans être injustes, d’un autre moins courtois encore, et notre expression n’en eût été que plus exacte. Si nous nous en abstenons, c’est par égard pour nous-mêmes. Nous nous bornons donc à déclarer, de la manière la plus formelle, que vous l’avez calomnié en imputant au roi la violation du pacte fondamental, et nous vous défions d’en préciser un seul point qui ait été violé.

Votre collègue, M. de Brouckere, qui n’est assurément pas suspect d’engouement pour la royauté, vous a donné d’avance un démenti solennel, en déclarant dans le sein des états-généraux, en septembre dernier, qu’il n’y a pas eu violation de la part du gouvernement. Pourquoi vous et les vôtres ne l’avez-vous pas contredit alors, si son allégation n’était pas exacte ? C’est que vous ne le pouviez pas plus à cette époque, que vous ne seriez en état d’indiquer aujourd’hui en quoi la loi fondamentale a été violée.

Si on peut faire un reproche au pouvoir suprême, c’est celui de n’avoir pas fait suffisamment usage de tous les moyens que cette loi lui donnait pour empêcher les factions auxquelles vous appartenez, de conspirer contre elle et de la renverser.

Nous établissons donc, comme un fait incontestable, que c’est vous et les vôtres qui avez voulu, à tout prix, rompre le traité et qui l’avez effectivement rompu. Nous ajouterons que, pour arriver à votre but, vous avez déployé une mauvaise foi et une audace qui, actuellement que l’esprit peut les saisir dans leur ensemble et que leurs effets sont en évidence, soulèvent de dégoût et d’indignation tous les cœurs dans lesquels le sentiment de ce qui est juste et honnête n’est pas entièrement éteint.

Pour prouver ce que nous venons d’établir, nous allons entrer dans quelques développemens sur la marche que vous et vos amis avez suivie.

Vous vous rappellerez facilement, Monsieur le Comte, la profonde aversion que la majorité de la noblesse et du clergé avait montrée, en 1815, pour notre loi fondamentale, parce qu’elle n’assignait pas à ces classes une position sociale conforme à leurs prétentions, et vous connaissez, tout aussi bien que nous, les efforts que cette même majorité faisait pour en empêcher l’adoption par les notables du pays, et pour rendre impossible l’exercice du pouvoir public, en défendant de prêter le serment que le nouveau pacte social exigeait des fonctionnaires.

Vous n’ignorez enfin pas qu’après avoir dissimulé leur haine pour nos institutions, pendant plusieurs années, le clergé et la noblesse reprirent leur attitude hostile contre le gouvernement, lorsque, en 1825, il a pris des mesures pour empêcher les jésuites de s’arroger le monopole de l’instruction publique.

Une mission diplomatique dont vous fûtes chargés postérieurement à cette époque et dont nous aurons bientôt occasion de parler, a pu vous mettre à portée de connaître à fond les dispositions secrètes de ce parti ennemi de notre ordre politique. Ce n’est pas le cas d’examiner ici si vous les avez partagées déjà alors ; il nous suffit de vous en rappeler l’existence dont vous paraissez avoir perdu le souvenir. D’ailleurs les journaux de ce parti sont encore là pour justifier ce que nous avançons relativement à ces vues hostiles. En effet, leur langage devint de jour en jour plus acerbe et plus impérieux contre le pouvoir : les accusations les plus ridicules, les plus absurdes y furent entassées et, au bout de quelque temps, il était facile de s’apercevoir, à la manière offensante dont les concessions furent demandées, qu’on ne voulait pas les obtenir et que les vues du parti allaient bien au-delà.

Malheureusement pour nous et à la grande satisfaction des vôtres, nos diverses branches de législation, principalement celle financière, offraient quelques imperfections qui contrariaient les intérêts et les habitudes des masses ; vos amis et vous-même, Monsieur le Comte, après votre retour dans le pays, vous êtes empressés de les mettre au profit, en en faisant, dans le sein des États-généraux, et dans les journaux à votre dévotion, le sujet des plus virulentes déclamations. Cependant, malgré l’extrême inconvenance avec laquelle les améliorations étaient demandées, le pouvoir se montrait disposé à introduire successivement dans notre systême de législation toutes celles qui pouvaient être raisonnablement réclamées dans l’intérêt des diverses classes de la société, ce qui devait nécessairement éprouver de grandes et nombreuses difficultés.

Par malheur encore, les bonnes dispositions du gouvernement dépassèrent quelquefois le point où il eût été désirable qu’elles s’arrêtassent. Vous, Monsieur de Celles, avez été vous-même témoin et acteur dans une de ces circonstances où cet excès de condescendance s’est manifesté. Vous devinez, sans doute, que nous voulons parler du traité que vous avez négocié avec la cour de Rome et que le Roi a ratifié. Ce traité que l’on doit, en quelque sorte, considérer comme votre ouvrage, et les concessions en matières d’enseignement public qui ont dû en être la suite, avaient produit, vous le savez, une fâcheuse impression sur presque toute la classe libérale des habitans de nos provinces méridionales, et ont été, plus tard, une des causes de l’union qui a été formée entre le parti sacerdoto-nobiliaire et celui ultra-libéral (que le traité dont nous venons de parler, avait plus particulièrement mécontenté).

Nous abandonnons à la raison publique le soin de faire des rapprochemens entre le rôle que vous avez joué comme négociateur du Roi à Rome et celui que vous jouez maintenant ; ce soin étant étranger à notre sujet, nous reprenons le fil des événemens pour démontrer de quel côté est venue la violation de la loi fondamentale.

Il est notoire, Monsieur le Comte, et vous ne sauriez vous dispenser d’en convenir, qu’aussitôt que l’union entre le fanatisme politique et religieux, ou, en d’autres termes, entre le jacobinisme et les hommes des anciens privilèges, fut formée, les factions réunies ne gardèrent plus aucune mesure dans leurs attaques contre le gouvernement ; mais ce que vous ne voudriez pas avouer, et ce qui n’en est pas moins constant, c’est que tous les moyens que la plus noire perfidie est capable d’inventer, furent mis en usage pour ébranler l’édifice social. Tous les artifices, notamment les pétitionnemens, furent employés pour désaffectionner, autant que possible, les masses.

Toutes nos institutions, toutes nos libertés furent successivement ébréchées, ou corrompues par l’union. Le gouvernement n’était plus que le génie du mal, contre lequel il fallait incessamment garder une attitude hostile. La noblesse, appui naturel du trône, fut transformée en une véritable démagogie, et les États-provinciaux en sociétés populaires de 1793. Le systême électoral était devenu un honteux tripotage, et la liberté de la presse un coupe-gorge. Le ministère sacré fut ravalé au point que beaucoup d’ecclésiastiques secondèrent ces répréhensibles menées.

Enfin, après avoir érigé en vertus politiques la défection, la félonie et la trahison, vos amis créèrent, pour achever la démoralisation du peuple, un ordre . . . . des infâmes, parce-qu’une bouche auguste avait qualifié ainsi leurs machinations.

Tel est, Monsieur le Comté, le tableau, hideux mais vrai, des hauts-faits des hommes auxquels vous vous êtes associé. Vainement vous chercheriez à en contester l’exactitude ; les feuilles du parti seraient encore là pour infirmer vos dénégations.

Cependant, nonobstant cette masse d’indignités, le gouvernement poursuivait son systême de concessions et d’améliorations en matières de finances et d’administration intérieure ; vous-même, Monsieur, devez convenir que plusieurs devaient encore être discutées dans la session ordinaire de 1830. Mais les événemens survenus en France, en juillet dernier, imprimèrent aux affaires une toute autre direction, en faisant entrevoir la possibilité de réaliser des projets dont, sans eux, l’exécution eût dû encore rester ajournée pendant quelque tems.

Nous devons citer ici, comme un fait digne de remarque, l’empressement que vous avez mis, Monsieur le Comte, et plusieurs de vos collègues, à vous rendre à Paris, peu après le changement de dynastie. Ce voyage nous paraît mériter d’être mentionné, en ce qu’il répandrait un grand jour sur les événemens qui ont eu lieu chez nous, en août dernier, si, comme le prétendent quelques personnes, il a été entrepris pour étudier la révolution parisienne et pour pressentir nos voisins sur leurs dispositions à se charger de nouveau du soin de notre bien-être, et, ce qui va sans dire, du vôtre aussi.

Quoiqu’il en soit, toujours est-il notoire que les choses se sont passées à Bruxelles tout comme à Paris. Toutefois les causes différaient entre elles : là, le pouvoir a été renversé, pour avoir voulu porter atteinte à la charte, et chez nous, il a été attaqué par les ennemis de la nôtre, parcequ’elle trouvait en lui son principal appui. Certes cette différence est du tout au tout ; mais elle ne saurait embarrasser des hommes tels que vous et vos amis ; la ressource des fausses imputations peut tirer, en pareils cas, d’affaire, et vous en usez largement en prêtant vos propres torts au gouvernement.

Il est également notoire que le projet de séparation des deux grandes divisions du royaume, qui vous a fait si brusquement abandonner vos demandes en redressement des prétendus griefs, a été conçu en France et qu’il a été transmis ou apporté chez nous par les membres de la junte belge, réunie en août dernier à Paris, comme un moyen transitoire, en attendant que la France fût en état de se charger de nous. De nouvelles réflexions vous ont ensuite fait comprendre que vous pouviez vous éviter la peine d’une seconde révolte contre la dynastie régnante, en en finissant tout d’un coup. De cette manière, vous échappiez aussi à la fâcheuse nécessité de rendre de votre conduite le compte qu’on aurait pu vous en demander. Ce point n’était pas sans importance pour des hommes qui n’avaient de si graves reproches à se faire. D’ailleurs, en cas de simple séparation administrative, les fruits que l’on se promettait en commençant l’entreprise, ne pouvaient-ils pas être compromis, lors même que l’on aurait renoncé au droit de châtier les chefs ? Et il eût été par trop désagréable de ne s’être révolté que pour des questions plus ou moins abstraites. . . .

Quoique le gouvernement ne pût pas ignorer ce qui se trâmait contre lui, il essaya de porter encore un dernier sacrifice à la paix, en soumettant la question de la séparation et diverses autres à la délibération des États-généraux qu’à cet effet, il avait convoqués extraordinairement, en septembre dernier, et en manifestant l’intention de la révision de la loi fondamentale, dès que la tranquillité serait rétablie dans nos provinces.

Ces faits vous sont connus, Monsieur le Comte, comme à tous les habitans du royaume. Eh bien ! quelle a été la suite des dispositions du monarque à concéder et à satisfaire ? La déclaration d’indépendance de la Belgique et la proposition d’exclure la maison des Nassau du gouvernement.

Et vous osez maintenant prétendre, que le pacte social a été rompu par le Roi, et votre langue ne s’est pas glacée, quand vous lui avez fait articuler cette horrible calomnie ! En vérité, il fallait, pour la prononcer, plus que du courage.

Mille fois mieux valait-il, d’avouer franchement que le gouvernement ne vous convenait pas, et que vous en vouliez un autre que vous et vos amis pussiez dominer à votre aise. Par cet aveu, vous vous évitiez le reproche de mauvaise foi, et le cours de événemens n’en aurait pas changé ; car il ne faut pas vous faire illusion, ni l’Europe, ni la masse imposante des amis de l’ordre légal dans notre pays, ne se méprendront également pas sur les motifs qui ont entraîné vous et vos amis dans la plus périlleuse et la plus condamnable des entreprises, et vous n’en serez ni plus ni moins très-incessamment atteints par ses conséquences, quoi que vous fassiez pour vous y soustraire.

Nous allons maintenant, Monsieur le Comte Vilain XIIII, vous adresser aussi quelques observations sur le discours que vous avez prononcé, dans votre assemblée, à l’occasion de la déclaration d’indépendance de la Belgique ; elles seront courtes, plusieurs de celles que nous venons de faire à M. votre collègue, pouvant également s’appliquer à vous.

Nous avons particulièrement fixé notre attention sur les passages suivans où vous dites : » L’immense majorité qui va prononcer notre indépendance nationale, rassurera les puissances qui craignent notre réunion à la France. Cependant que leur sécurité ne soit pas trop complète ; qu’elles sachent que si elles voulaient intervenir dans nos affaires de ménage, nous nous jetterions dans les bras de la France plutôt que de le souffrir. Elles auraient beau s’être concertées avec le ministère français. A un signal de notre part, l’armée, la garde nationale, tout un peuple de volontaires voleraient à notre secours. Que les puissances étrangères se pénètrent bien que ce n’est pas seulement notre sort, mais leur propre avenir, qu’elles vont décider. »

Voilà, Monsieur le Comte, des aveux et des menaces bien graves qui vous sont échappés en peu de mots ; nous ne savons si vous en avez calculé toute la portée ; toujours est-il certain que les puissances à qui vous les adressez, sauront en tirer d’utiles conclusions. Vous êtes, du r(it)e, dans l’erreur, en pensant qu’elles se rassureront parceque le soi-disant congrès national s’est prononcé contre la réunion de notre pays à la France : elles connaissent trop bien les antécédens pour ne pas être persuadées que ce qui ne s’est pas fait aujourd’hui peut se faire demain. . . .[1] Mais ce n’est pas ce point qui doit les occuper le plus ; elles sauraient bien ramener la question dans les termes des traités, si elle venait à être agitée sérieusement. Ce qui les occupe plus spécialement et à bien juste titre, c’est le renversement de notre ordre social par des factions qui menacent également le repos, l’existence même de toutes les sociétés. Inutilement vous chercheriez à parer votre entreprise des qualifications pompeuses de lutte pour la liberté, de conquête de l’indépendance etc. ; les puissances savent aujourd’hui, aussi bien que tous les Belges de bonne foi, qu’elle n’est qu’une révolte organisée par de coupables ambitions et par tous les genres de fanatisme, et effectuée à l’aide de la seule force brutale que les factions trouvent toujours prête à se mettre à leur solde.

Il y a plus, elles ont la certitude qu’il s’est formé une association d’hommes dans le criminel dessein d’amener dans les divers pays de l’Europe les mêmes résultats par les mêmes moyens. Si cette certitude n’avait pas déjà été entière, avant l’ouverture de notre assemblée les discours prononcés par beaucoup de vos collègues, et le langage insolent que l’agent de votre gouvernement de fait prétend avoir tenu aux ministres de la Grande-Bretagne, auraient été plus que suffisans pour la compléter.

C’est donc le principe d’après lequel vous et vos amis avez procédé, que les puissances doivent s’empresser de combattre dans l’intérêt de leur propre conservation et de celui de la sûreté de tous les citoyens qui ont placé leurs personnes et leurs fortunes sous leur protection. Mais dans ce cas, vous les menacez de jeter la Belgique dans les bras de la France. Nous avons fait comprendre et nous répétons, qu’on paraît avoir eu, déjà dans le mois d’août, l’intention de faire ce cadeau à nos voisins s’ils avaient voulu l’accepter, et qu’il y a quelque probabilité qu’on le leur réserve pour un moment plus opportun.

Puisque nous parlons de la France et qu’on menace toujours l’Europe de sa colère, au cas où elle voulût intervenir dans nos affaires d’une manière propre à conduire promptement et sûrement au but qu’il importe d’atteindre, nous demanderons de quel droit ce royaume s’opposerait à ce que les autres puissances fissent respecter un traité à la conclusion duquel son gouvernement avait lui-même consenti ? Nous demanderons pour qu’elle raison il viendrait au secours d’une cause qui ne doit avoir rien de commun avec la sienne, et pourquoi il compromettrait pour sa défense ses plus chers intérêts, en s’engageant de nouveau dans l’entreprise périlleuse d’une guerre générale ? Nous croyons, Monsieur le Comte, que les chefs de la révolte se trompent en comptant sur son secours : dans la situation où ils se sont placés, ils ont besoin de se faire illusion.

Mais si la France pouvait ne pas s’appercevoir que les mêmes factions qui ont poussé notre pays à la révolte menacent son propre repos, si jamais elle pouvait se montrer disposée à prêter son appui à un principe destructeur de tout ordre social, alors, l’Europe ne saurait assez se hâter de prendre ses précautions ; sinon, elle devrait s’attendre, d’ici à très-peu d’années, à un renversement total de toutes les conditions, à un déplacement complet de tous les pouvoirs et de toutes les fortunes, ainsi qu’à la formation de dieu sait combien de nouveaux états dont l’existence serait pour le monde une source inépuisable de troubles et de calamités.

Nous ne nous écartons pas de notre sujet en faisant remarquer que si l’exemple que la Belgique vient de donner, n’était pas réprimé, il serait suivi successivement par d’autres pays : les ministres d’Angleterre, en consentant les premiers à recevoir l’avocat de la révolte belge, n’avaient, sans doute, pas perdu ce danger de vue.

Voilà, Monsieur le Comte, les conséquences de la régénération politique que vous et vos amis nous avez procurée, non seulement sans en être priés, mais même sans que nous nous en doutassions, que quand il était trop tard de repousser votre funeste présent. Dites maintenant aux puissances qu’elles jouent leur avenir en venant détruire votre ouvrage ; nous leur disons, nous, qu’elles le jouent en ne venant pas. Nous allons encore démontrer cette vérité par la menace que vous faites au gouvernement français : Que lors même qu’il serait d’accord avec les autres puissances de ne pas laisser subsister dans notre pays le principe de révolte que vous y avez établi, l’armée, la garde nationale et d’innombrables cohortes de volontaires viendraient le soutenir au mépris de la défense du pouvoir légal. Nous ne pensons pas qu’on ait jamais proclamé à la tribune d’une assemblée politique des doctrines plus anarchiques, plus destructives de toute garantie, de tout ordre social ; et vous voulez que l’Europe reste spectatrice tranquille de leur propagation ! Vous criez à l’attentat, quand elle songe aux mésures que lui commande le soin de sa conservation ! Vraiment, Messieurs, il faut que vous la croyiez encore plus aveuglée sur sa position que vous ne l’êtes sur la vôtre. Au demeurant, nous aimons à croire que vous calomniez l’armée et la garde nationale françaises, en les supposant capables de résister aux ordres de leur gouvernement, ou d’enfreindre ses défenses.

Quant à vos officieux volontaires, qui n’ont pour patrimoine que leurs épées, et pour espoir que les troubles du monde, nous en avons, en ce moment, des échantillons sous les yeux, et nous vous déclarons que ce n’est pas un des moindres crimes des chefs de la révolte, de les avoir attirés dans notre pays. En y en appelant d’autres, ils ne feraient donc qu’augmenter la responsabilité dont ils se sont déjà chargés envers nous, et leurs auxiliaires pourraient fort bien trouver, en cas d’événement, plus d’ennemis à combattre, qu’ils ne le pensent.

Telles sont, Messieurs, les observations que nous croyons utile de vous adresser sur les discours que vous avez prononcés à l’occasion de la déclaration d’indépendance de la Belgique. Nous allons y en ajouter encore quelques-unes sur la décision que votre assemblée a prise.

Nous nous permettrons d’abord de demander, Messieurs, qui vous a donné la mission d’abolir l’ordre politique précédemment établi et de lui en substituer un autre ? Vous vous tromperiez grossièrement, si vous pensiez que c’est en qualité de représentans de la nation que vous avez pu et dû fixer la destinée future de notre patrie. Vous n’êtes pas nos représentans ; c’est par usurpation que vous prenez ce titre ; vous n’êtes que l’émanation d’une révolte conçue par les plus coupables motifs et exécutée à l’aide des plus condamnables machinations. Tous les actes de votre assemblée sont donc entachés du péché irrémissible de son origine, et, par conséquent, dénués de toute force autre que celle que lui prêtent les bandes armées par les chefs de la révolte, pour nous opprimer.

Si l’on veut avoir la preuve de ce que nous avançons, qu’on ôte à la populace les armes qu’on lui a mises en mains, qu’on renvoie les aventuriers étrangers, et qu’on nous laisse, pendant quinze jours seulement, la liberté qu’on se vante de nous avoir procurée, et on apprendra à connaître les véritables dispositions du pays ; jusques là, il n’y aura qu’usurpation et despotisme.

Mais lors-même que vous fussiez en droit de changer l’ordre politique qui existait, depuis quinze ans, il se présenterait encore la question de savoir s’il était juste et sage de le changer ? Nous soutenons que ce n’était ni l’un ni l’autre.

Le gouvernement peut avoir commis des méprises, des fautes même, puisque vous tenez tant à lui en reprocher ; mais où en a-t-il jamais existé, quelle que fût leur forme, qui en eussent été exempts ? Toujours est-il certain que d’un côté le pacte fondamental était resté intact, et que de l’autre, la plupart de nos provinces méridionales jouissaient d’un haut degré de prospérité qui contrastait singulièrement avec la situation de beaucoup d’autres pays. Il est certain encore que nous ne connaissons la misère et son hideux cortège que depuis que votre glorieuse révolution nous les a amenés.

Quand un pouvoir est renversé, celui qui se met à sa place, contracte l’obligation de mieux faire que le précédent.

Nous sommes donc maintenant en droit de vous demander quels moyens vous avez de nous procurer un avenir meilleur que ne l’était le passé ? Nous n’hésitons pas à affirmer que non seulement le mieux est au-dessus de vos forces et de celles des hommes de la révolte qui pourraient vous succéder, mais que même le retour du bien que celle-ci nous a ôté est impossible : quand la paix intérieure et le bien-être des habitans ont été chassés de gaieté de cœur d’un pays, comme ils viennent de l’être du nôtre, ils n’y retournent plus de longtems. Le génie du mal n’a pu d’ailleurs confier à vous et aux vôtres que la mission de détruire, et vainement nous vous demanderions le retour de notre activité manufacturière et commerciale et avec elle les moyens de faire exister de centaines de mille ouvriers et leurs familles, qui meurent de faim aujourd’hui ; le rétablissement de notre crédit ; la continuation de ces nombreuses routes, canaux et autres entreprises qui devaient ajouter à la gloire et à la prospérité de notre pays ; vous n’auriez à nous offrir en échange que la liberté illimitée de l’enseignement et de la presse, le jury, la responsabilité ministérielle etc., dont l’absence a servi, dans le principe, de prétexte à votre révolte ; du reste, vous nous abandonneriez à nos misères.

Ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que vous n’êtes pas même en état de nous procurer la sécurité dont nous avons besoin pour nos personnes et pour ce que votre révolte nous laisse, puisque, après avoir armé les basses classes contre l’ordre légal, vous ne pouvez plus leur opposer l’autorité des lois ; elles vous reprocheront toujours d’avoir les premiers donné l’exemple de leur violation, et ne respecteront plus ni elles, ni vous.

Voilà, Messieurs, la situation désespérante où nous ont placés les factions unies auxquelles vous appartenez. Si le remède à des maux si grands et si nombreux n’existait pas dans notre pays, et s’il ne nous apparaissait pas dans l’excès même de ces maux qu’il vous est impossible d’arrêter, il devrait, malgré vos déclamations et vos menaces, venir promptement du dehors, autant dans l’intérêt du repos du monde, que par humanité envers notre malheureuse patrie.

Le vœu que nous émettons pour la prompte répression des désordres qui nous désolent et qui vont s’augmenter avec une rapidité effrayante, est spontané : il est puisé dans notre plus intime conviction, et nous affirmons qu’en le manifestant, nous n’agissons que d’après l’impulsion de nos propres sentimens et dans une abstraction parfaite de tout autre intérêt que celui général.

Nous ne nous dissimulons pas, Messieurs, qu’en rendant au gouvernement la justice que nous croyons lui être due, et en exprimant la profonde horreur que nous inspire la révolte, ainsi que l’animadversion que nous éprouvons pour ses auteurs, nous pourrons nous attirer les clameurs et les injures de ces derniers : mais que nous importe ! nous n’avons qu’un regret ; c’est celui de ne pas pouvoir, grâces au genre de liberté dont nos régénérateurs nous ont gratifiés, nous nommer, sans exposer et nous et ce qui nous appartient, au plus imminent danger.

Nous espérons que le tems n’est pas éloigné où il nous sera permis de nous faire connaître et de plaider publiquement la cause des principes d’ordre et de justice à la défense desquels nous nous sommes constamment et à jamais voués.

Anvers le 27 novembre 1830.


P. S. Nous venions, Messieurs, de terminer les observations qui précèdent, quand nous avons appris que votre assemblée a consommé l’œuvre de la révolte, en déclarant la dynastie des Nassau à jamais exclue du gouvernement de la Belgique. Cet acte comble la mesure de vos indignités ; il est l’effet de la plus insigne mauvaise foi et de la plus noire ingratitude ; il subsistera dans l’histoire comme un monument d’iniquité et d’opprobre pour ceux qui ont osé l’exercer.

Factieux à la fois téméraires et maladroits, vous avez voulu imiter, d’un bout à l’autre, la révolution française de 1830, et, dans la fougue de vos passions, vous ne vous êtes pas aperçus que le défaut absolu d’analogie de causes ne vous faisait jouer qu’une abominable parodie.

Vous vouliez, à tout prix, acquérir aussi du pouvoir, des places et des honneurs, et vous vous croyez sans doute à la veille de jouir des fruits de vos œuvres ; vous les cueillerez, en effet, ces fruits : mais ils seront autres que vous ne vous les promettiez. . . .

Un ci-devant préfet du grand empire a soutenu dans votre assemblée : Que l’on ne fait plus la guerre pour une famille ; mais dans sa préoccupation, il n’a pas songé qu’on peut la faire pour empêcher une association de fanatiques et d’ambitieux factieux, de dissoudre un empire dont la création a eu lieu dans l’intérêt de la paix du monde. C’est pourtant ce qui doit infailliblement arriver, car il est impossible de laisser subsister vos œuvres d’iniquités, quelle que puisse être d’ailleurs la destinée qu’on réserve à notre patrie.


[1] Les démarches faites maintenant par le Baron de Stassart pour réunir la Belgique à la France, justifient les observations que l’on vient de lire.
(Note de l’éditeur.)

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