Ch. Oudiette

Le département de la Dyle

pp. 28-36
Brussegem Bruxelles

BRUXELLES, commune et chef-lieu du département de la Dyle, formant un canton, divisé en huit sections.

Elle était ci-devant ville capitale du duché de Brabant et des pays Bas-Autrichiens.

Sa situation est en partie sur le penchant d’une colline qui se présente vers l’occident en forme d’amphithéâtre, et partie sur un terrain plat, à travers lequel passe la Senne (rivière), qui s’y divise en différentes branches.

Sa figure oblongue serait un ovale parfait, si son extrémité méridionale avait la même largeur que sont extrémité septentrionale ; elle a de circuit près d’une lieue et demie par ses remparts.

On y compte environ soixante-dix mille ames ; le climat y est tempéré, l’air y est sain. La langue flamande, qui est celle du pays, est moins usitée que la langue française, dans la partie haute de cette commune.

Bruxelles était la résidence des lieutenans-gouverneurs et capitaines-généraux des pays-bas ; comme ils y représentaient le souverain, ils étaient à la tête du gouvernement avec son ministre plénipotentiaire, un secrétaire d’état, un chancelier, un commandant-général des troupes, etc. ils y avaient leur cour à l’instar des autres princes d’Allemagne.

Les affaires supérieures, civiles, politiques et économiques étaient du ressort du conseil d’état, du conseil privé, de celui des finances et de la chambre des comptes établis à Bruxelles.

Il y avait en outre un tribunal de justice, nommé le conseil souverain de Brabant, une cour féodale de laquelle relevait une infinité de fiefs, un tribunal de la foresterie, une jointe ou conseil militaire et autres établissemens de ce genre qui avaient chacun leur attribution particulière.

DESCRIPTION
de
L’intérieur de Bruxelles.

Le palais qu’habitaient les gouverneurs-généraux, n’a de remarquable au-dehors qu’une de ses façades [p. 29] construite à la moderne, qui se fait admirer par ses bas-reliefs, et les statues qui la décorent.

Devant cette façade, est un superbe jardin botanique nouvellement fait entre ce palais et la place, ci-devant nommée place Royale, au milieu de laquelle était une statue pédestre du prince Charles de Lorraine.

Cette place, dite actuellement la place de la Liberté, est un quarré long, entouré de huit corps de bâtimens, entre lesquels se trouve le portail de la ci-devant église de Coudenberg ; le tout également bâti à la moderne, et terminé par des arcades aux quatre coins ; cette ci-devant église est aujourd’hui le temple de la loi, en face duquel est un arbre de la liberté qui remplace la statue renversée de ce prince Charles de Lorraine.

Sortant de cette place, on entre dans une promenade, vulgairement nommée le parc, qui est dans son ensemble l’une des plus agréables que l’on puisse voir, et que les étrangers regardent comme l’une des plus belles qui soit en Europe.

Elle est décorée d’un grand nombre de statues, et dans un carré de sa partie orientale on voit un waux-hall, six petits pavillons à l’entour, et une salle de spectacles, qui sont également remarquables, tant par leur situation champêtre que par les arbres touffus qui les environnent, et qui donnent à cet emplacement un ombrage, où à peine le soleil pénètre en été, de même que dans différentes autres parties de cette superbe promenade, notamment dans deux enfoncemens à l’extrêmité occidentale, au milieu desquels on se croit au centre de la forêt la plus épaisse.

Ce parc est entouré de maisons d’une structure admirable, parmi lesquelles sont le ci-devant conseil de Brabant, la chambre des comptes, différens hôtels, qu’occupaient les ministres, le chancelier, etc. ; ces maisons forment quatre rues et offrent à la vue ce qu’il y a de plus beau dans l’enceinte de Bruxelles.

Il y a outre la ci-devant place Royale dans cette ville, plusieurs autres places publiques, dont les principales sont la grande place, où la place du Marché ; celles du grand et du petit Sablon, la place de la Monnaye ; celle de St-Michel, le nouveau marché aux Grains, le marché aux Poissons, la place de Louvain, la vieille halle au Bled et le vieux Marché.

La grande place est un carré long, dont le principal ornement est l’hôtel de ville ou maison commune ; [p. 30] les autres bâtimens qui l’entourent, sont des maisons de forme et de hauteur différentes, et dont les façades sont fort éclairées ; on entre dans cette place par sept rues qui y aboutissent.

L’hôtel de ville ou maison commune, est un bâtiment gothique ; il est carré, et c’est le plus beau de cette espèce qui soit dans les ci-devant Pays-Bas Autrichiens ; on en commença la construction en 1400, et il fut achevé l’an 1442 ; la tour qui est placée sur cet édifice, est de forme pyramidale, et a trois cents soixante-quatre pieds de hauteur ; c’est encore un des monumens qui se fait le plus admirer par sa structure ; à son sommet est la statue de St.-Michel en cuivre doré, foulant aux pieds un dragon ; cette statue a dix-sept pieds de hauteur.

Sur la place et en face de l’hôtel de ville, est une maison que l’on nommait la Maison du Roi, où siégeaient différens tribunaux ; elle fut bâtie en 1618, par les ordres d’un archiduc d’Autriche, en l’honneur de la vierge, dont l’effigie était placée au haut de cette maison ; il y avait sur le devant, entre le premier et le second étage une inscription en grandes lettres dorées, conçue en ces termes : a peste fame et bello, libera nos Maria Pacis.

Les places du grand et petit Sablon n’ont rien de remarquable ; il y a cependant au milieu du grand Sablon une assez belle fontaine, ornée d’un groupe de marbre blanc, qui représente Minerve assise avec ses attributs.

La place de la monnaye, qui n’est pas bien grande, est plus longue que large ; l’hôtel des monnayes se trouve d’un côté et la salle ordinaire des spectacles de l’autre.

Cette place est l’une des plus fréquentées par les étrangers, non-seulement à cause de cette salle des spectacles, mais encore par ce que les caffés y sont plus multipliés qu’ailleurs.

La place de St.-Michel est très-belle, mais dans un endroit peu passager ; tous les bâtimens en sont réguliers et uniformes.

Le nouveau marché aux Grains qui est dans l’emplacement d’un monastère de filles, nommé Jéricho, est également une place régulière et entourée de beaux bâtimens.

Les autres places, qui sont le marché aux poissons, la place de Louvain, la vieille halle au Bled, et le vieux marché, n’ont comme celles du grand et petit sablon, rien de remarquable.

La ville de Bruxelles renferme [p. 31] quantité de ci-devant hôtels et refuges d’abbayes, avec un mont de piété, qui est un bâtiment très-vaste, construit en 1617.

Il y avait avant la révolution française une académie royale des sciences et belles lettres, dont les membres sont dispersés, une bibliothèque publique, qui a été transferée à la ci-devant cour, avec une académie de dessein.

Il y avait aussi un collège royal et sept paroisses avant la suppression du clergé, y compris la collégiale de Ste.-Gudule, composée de vingt-cinq chanoines et de trente-cinq chapelains, une autre église, annèxe de Notre-Dame de Chapelle, et quatorze chapelles ou aides paroisses, le tout du diocèse de Malines, ainsi que quantité de monastères, tant d’hommes que de filles, dont le détail suit :

Monastères d’hommes.

L’abbaye de Coudenberg ; (elle était de chanoines réguliers de l’ordre de St.-Augustin).
Les Augustins, (dits les Hermites) ;
Les Bogards ou Cordeliers ;
Les Capucins ;
Les Carmes chaussés ;
Les Carmes déchaussés ;
Les Chartreux ;
Les Dominicains ;
Les Minimes ;
Les Oratoriens ;
Les Récolets,
Et les frères Célites ou Alexiens.

Monastères de filles.

L’abbaye des Bénédictines anglaises ;
Le prieuré de Berlaimont ;
Celui de Ste.-Élizabeth ;
Celui de Ste.-Gertrude ;
Celui de Jéricho ;
Celui des Lorraines,
Et celui des Madelonnettes.

Tous ces prieurés étaient de l’ordre de St-Augustin ;

Les autres couvens étaient,

Les Annonciades ;
Les Apostolines ;
Les Brigittines ;
Les Capucines ;
Les Carmelites ;
Les Dominicaines anglaises ;
Les pauvres Claires ;
Les riches Claires ;
Les sœurs hospitalières de St.-Jean ;
Les sœurs hospitalières de Saint-Pierre ;
Les sœurs Noires ;
Les Ursulines,
Et les Visitandines.

Il y avait en outre un petit et un grand Béguinage ; le petit était composé de religieuses cloîtrées, et le grand de religieuses non cloîtrées ; l’emplacement de ce dernier, étant [p. 32] entouré de murailles et de fossés, ressemble à une petite ville séparée de Bruxelles, où chaque béguine avait sa demeure ; leur nombre ordinaire était d’environ quatre cents, elles y faisaient vœu de chasteté, mais pouvaient néanmoins quitter leur maison et se marier ; elles étaient gouvernées par quatre supérieures qu’elles choisissaient dans leur communauté, et par un curé, à la nomination de l’évêque d’Anvers ; l’origine de leur nom, Béguine vient de celui de leur fondatrice, Sainte-Begghe.

Il reste à ajouter à cette description intérieure de Bruxelles, que cette ville est encore remarquable dans une partie qu’on nomme le rivage, où il y a quatre grands bassins pour la reception des bâteaux, qui arrivent par un canal, venant de l’Escaut ; ces bassins se communiquent l’un à l’autre, au moyen de cinq ponts levis ; ils sont revetus de pierres-de-taille ; les quais qui les entourent sont d’une grande beauté, et à l’une des extrémités de ces quais, est un bâtiment fort vaste pour l’entrepot des marchandises.

Aux deux côtés du canal, proche la porte du rivage, sont deux grands escaliers qui conduisent aux remparts ; entre ces deux escaliers, il y a un pont et une plate forme, sur lesquels on jouit de l’une des plus agréables vues qu’il soit possible d’imaginer ; on y découvre à droite une promenade charmante, qu’on nomme l’allée verte, et à gauche une autre promenade, formée par nombre d’allées de tilleuls.

Ce canal qui a cinq lieues et demie de longueur, depuis Bruxelles jusqu’à la rivière de Ruppel, qui se jette dans l’Escaut, fut commencé le 11 Juin, 1550, et rendu navigable le 11 Octobre, 1561 ; il est bordé de chaque côté, de quatre rangées d’arbres ; on s’y embarque tous les jours pour Malines et Anvers, d’où l’on est rendu à ces deux villes, par des voitures que l’on prend, les unes aux trois fontaines près Vilvorde, pour Malines, et les autres à Boom, sur le bord du Ruppel pour Anvers.

Les remparts de Bruxelles ne sont pas moins agréables que les autres promenades de l’intérieur et de l’extérieur de cette commune ; ils sont ombragés de gros arbres touffus, entre lesquels on découvre en divers endroits toute la ville et la campagne des alentours, ce qui forme le plus bel aspect, car il est peu de villes dont les déhors soyent aussi charmans que le sont ceux de Bruxelles.

Industrie et Commerce.

Il se trouve à Bruxelles des fabriques et manufactures de différens [p. 33] genres ; des magasins et boutiques de tout ce qui sert aux besoins et aux agrémens de la vie ; tous les arts mécaniques y sont cultivés avec succès, et tous les métiers y sont en activité.

Les fabriques plus ou moins considérables sont en dentelles, chapeaux, bas de toutes espèces, camelots, calmandes, serges, pannes, flanelles, basins, siamoises, toiles de coton, fil à coudre, toiles peintes, galons d’or et d’argent, papiers à meubler et cartes à jouer.

Il y a en outre une manufacture de porcelaine, une fayencerie et poterie de terre, une verrerie à bouteilles, une papéterie, des imprimeries et d’autres fabriques, telles que celles de tabac, savon noir, amidon, huile de vitriol et d’eau forte, rafineries de sel, et rafineries de sucre, des tanneries, des teintureries en laine, fil et soie, une imprimerie de coton, des calandres et autres machines propres à l’apprêt des étoffes, enfin, des fabriques de bougies, chandelles et autres objets de consommation, qui, réunis avec les précédens, rendent cette commune très-commerçante, sur-tout en détail.

Il y a aussi à Bruxelels des ateliers considérables de selliers et carossiers ; on remarque que les voitures qui s’y font, sont des plus belles et des plus commodes que l’on puisse voir, et que la légereté de leur construction leur donne en quelque sorte la préférence sur celles que l’on fait à Paris et ailleurs.

A ces différens objets de commerce, il ne reste plus qu’à ajouter celui de la bierre qui se fait à Bruxelles, notamment de celle nommé faro ; pour juger de la consommation qui s’en fait au-dedans et au-dehors, il suffit de dire qu’il y a environ trente brasseries dans la plus grande activité.

D’après ces détails, il est démontré que Bruxelles est une des communes les plus considérables des départemens réunis à la République française.

On entre dans cette ville par huit portes, qui sont celles de Flandres, d’Anderlecht, de Halle, de Namur, de Louvain, de Schaerbeeke, de Laeken et du Rivage.

Elle est le siége de l’administration centrale du Département de la Dyle et celui des tribunaux Civil, Criminel, de Police correctionnelle et de Commerce.

Note Historique.

La ville de Bruxelles fut bombardée par les Français le 13 Août, 1695, sous les ordres du maréchal de Villeroy ; [p. 34] le feu continua pendant vingt-quatre heures, et se communique de toutes parts dans cette ville, avec tant de rapidité qu’il réduisit en cendres la majeure partie des maisons et édifices publics ; mais ce dommage inappréciable, n’a servi qu’à faire connaître les ressources de cette cité, qui a trouvé les moyens de rebâtir plus somptueusement en moins de quatre ans, ce qui avait été totalement détruit.

Après la bataille de Ramillies, (village du Brabant Autrichien), que le duc de Marlborough gagna sur les Français le 23 Mai, 1706, ces derniers ont abandonné la ville de Bruxelles, qui fut assiégée depuis par l’électeur de Bavière en 1708, mais inutilement, ayant été repoussé avec la plus grande vigueur.

D’autres campagnes, ayant succédé à celles-ci, les Français se sont encore emparés de cette ville le 21 Février 1749, et l’ont rendue peu de temps après par le traité d’Aix-la-Chapelle à la maison d’Autriche.

Une insurrection s’étant manifestée dans la Belgique en 1787, pour raison d’une infraction faite à la constitution de ce pays par le souverain, les états réunis de ces différentes provinces, sont parvenus non-seulement à se rendre maîtres de Bruxelles, mais encore de toutes les autres villes des Pays-bas Autrichiens, à l’exception de Luxembourg, et après cette conquête, ils ont déclaré à l’unanimité, l’empereur Joseph II, roi de Hongrie et de Boheme, déchu de sa souveraineté dans ces mêmes provinces.

Cet état de choses, n’ayant été pour ainsi dire que momentané, Joseph II décédé et son successeur Léopold rentré dans ses droits, ces pays sont redevenus soumis à sa domination ; mais il n’a regné que très-peu de temps, François II, qui l’a remplacé sur le trône, a rendu aux Belges tous leurs privilèges, à l’occasion desquels ces troubles étaient survenus, et les a ratifiés dans toute leur intégrité, lors de son inauguration faite avec la plus grande solennité le 23 Avril, 1794.

La tranquillité se trouvait à peine rétablie dans la Belgique, que la révolution française, qui a commencé en 1789, vint y amener de nouveaux troubles, par les premières conquêtes que firent les armées de cette nation ; Bruxelles tomba au pouvoir de ces armées, le 13 Novembre 1792, fut rendu le 24 Mars 1793, et ensuite repris le 9 Juillet 1794. Depuis cette dernière époque, le théâtre de la guerre s’est éloigné [p. 35] par gradation de ces contrées, pour se porter sur le Rhin et en Allemagne, et les Pays-Bas, avec les principautés de Liège et de Stavelo, ont été réunis à la république française, par une loi du 9 Vendémiaire an 4.

Bruxelles, est situé dans une contrée agréable et fertile sur la Senne (rivière) ; les grains, les légumes et les fruits de toute espèce, s’y trouvent en abondance, tant dans les plaines que sur les côteaux des alentours ; les prairies y sont d’un rapport presque inépuisable, et conservent en tout temps la plus belle verdure, étant souvent inondées l’hiver par les eaux limoneuses de cette petite rivière.

Cette commune est à huit lieues au Sud d’Anvers, quatre de Malines et cinq de Louvain, dix au Sud Est de Gand, douze au Nord-Ouest de Namur, dix au Nord-Est de Mons, et soixante-dix (de poste) de Paris.

Longitude vingt-un dégrés, cinquante-six minutes, latitude cinquante dégrés, cinquante-une minutes.

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